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CULTURE VISUELLE DES RATIONALISMES EN ARCHITECTURE

Intensif, ENSA Paris-Malaquais, 2009

Licence 2/3, Master 1/2, intersemestre

Can Onaner et Elias Guenoun

PRESENTATION

L’intensif s’est déroulé sur 5 jours. Il s’est construit autour de présentations théoriques et d’un exercice de dessin. Les présentations théoriques, pour l’essentiel des analyses de textes critiques ou des conférences d’intervenants extérieurs, ont permis d’aborder la problématique du rationalisme dans sa très grande diversité historique. Depuis l’émergence au XVIIème siècle du concept moderne de raison jusqu’à l’approche strictement conceptuelle des architectes de la seconde moitié du XXème siècle, nous avons abordé les déclinaisons de ce que nous avons appelé la « grille ». Dans le cadre de l’exercice de dessin, il a été demandé à chaque étudiant d’extraire les structures formelles d’un très grand nombre de réalisations architecturales. Ces références ont été choisies dans une histoire non-exhaustive qui révèle une orientation culturelle spécifique. Ce recueil, qui rassemble une sélection des dessins produits par les étudiants, donne un premier aperçu de cette histoire. Il ne s’agit bien évidement pas de proposer ici un commentaire général sur une question aussi vaste que celle du rationalisme en architecture mais bien d’initier une réflexion que nous souhaitons poursuivre avec les étudiants en évoquant notamment la possibilité d’un développement dans l’architecture contemporaine.

INTRODUCTION

Lorsque l’on s’interroge sur la signification du concept de rationalisme dans l’histoire de l’architecture, il faut rapidement se rendre à l’évidence qu’il n’existe pas « une » attitude rationnelle générique, mais bien une multiplicité d’approches et d’interprétations. Il faut alors parler de « rationalismes » au pluriel, d’une pluralité qui se soustrait progressivement à l’image d’une structure primitive et permanente. En ce sens, le discours rationaliste en architecture apparaît d’avantage comme le symptôme d’un désir protéiforme que comme l’expression d’une pensée raisonnable et parfaitement objective. L’invocation compulsive du rationnel dans la théorie architecturale, depuis le XVIIème siècle, nous indique le chemin d’une lecture symptômale de l’histoire, une lecture absolument délinéarisée qui se construit sur l’observation de ces répétitions rhétoriques. Que l’on évoque l’abstraction mathématique d’un Borromini, la logique linguistique qui a permis aux architectes des Lumières d’exprimer le « caractère » de l’architecture, la rigueur utilitariste d’un J.N.L. Durand, le fonctionnalisme des avant-gardes modernistes, où encore la perversion tautologique d’une raison tournée vers elle-même chez des architectes comme Peter Eisenman ou Aldo Rossi, les différents rationalismes nous apparaissent toujours comme les expressions d’une « négociation » de l’architecte avec lui-même, de l’architecte avec son temps, de l’architecte avec son histoire.

C’est à partir du XVIIème siècle que l’attitude rationnelle apparait comme une solution face à la rupture du lien idéal qui unissait l’homme à la nature et qui permettait à l’architecture de se définir comme une imitation de ce lien intemporel. La désintégration de ce lien qui permettait à l’homme de se reconnaître dans l’architecture comme un produit des règles idéales fournies par la nature, laisse l’homme dans la nécessité de redéfinir des conventions. Dès lors, ces nouvelles conventions vont lui permettre de qualifier sa propre expérience du monde et son discours rationnel de recouvrir progressivement cette crise issue de la perte d’une évidence, celle du rapport de l’homme avec son environnement. Cette nouvelle raison émane d’un sentiment irrationnel, d’une angoisse face à la désintégration d’un lien primordial à sa survie. A l’ordre du monde, se substitue la raison des choses, à la providence divine, le commentaire de la science.

Il résulte de cette analyse plusieurs remarques importantes. La première revient à dire que la rationalité comporte, dans son essence même, l’irrationnel dont elle est issue. C’est par une tension inhérente à la rationalité, par le mouvement intérieur voulant sauver l’homme de la perte d’identité qui le menace, que nous devons approcher toute manifestation du rationalisme en architecture. Ce mouvement intérieur, provenant d’un sentiment irrationnel qu’il s’agit justement de masquer, donne à la raison son délire propre, le délire propre à la raison.

On pourrait formuler une seconde hypothèse sur l’utilisation du discours rationaliste comme l’expression d’une volonté d’organisation du monde, plus exactement d’une volonté de « se » faire l’organisateur du monde. Comme en témoignent les traités qui jalonnent l’histoire de l’architecture, à chaque nouvelle époque correspond la formulation d’un nouvel énoncé rationaliste. Que l’on songe au Cours d’architecture de François Blondel, aux Dix Livres de Vitruve traduits par Claude Perrault, au projet théorique pour la ville de Chaux de Ledoux, au Précis de Durand, au Modulor de Le Corbusier ou encore à l’Architecture de la ville d’Aldo Rossi, tous invoquent le retour à cette raison qui prend tour à tour la forme d’un motif esthétique, d’un progrès social ou d’une introspection psychanalytique. Chaque forme nouvelle, en se construisant toujours sur les figures rhétoriques de l’histoire (l’avenir, le progrès, l’immédiat, la mémoire...), traduit alors cette entreprise de substitution d’un pouvoir par un autre, qui se veut plus juste et plus vrai, c’est-à-dire par un discours plus adapté à structurer, organiser son époque.

Enfin, une dernière remarque concerne le caractère nécessairement formel de la rationalité : en tant que dispositif de recouvrement qui cherche à masquer son origine par un jeu subtil de déplacements, le discours rationnel doit produire une épaisseur de représentation. Pour chacune de ses occurrences, celui-ci met en place une structure linguistique qui vient légitimer son action. Si nous considérons qu’il n’existe pas de « fondement » à ce discours rationnel – nous l’avons vu, la raison moderne est issue du doute, c’est-à-dire d’une absence totale de stabilité – il en existe en revanche une « forme ». Nous nommons cette forme « grille ».

La grille nous apparaît comme une ligne de partage qui permet d’établir, dans le registre de la représentation, les limites de ce que l’on appelle « rationalismes ». Qu’il s’agisse d’une formalisation psychologique, symbolique, constructive, utilitariste ou conceptuelle, la grille est une structure formelle qui traverse tous les rationalismes. Chez Etienne-Louis Boullée, la grille est psychologique ; elle structure et hiérarchise la représentation d’une architecture qui devient symbolique. Elle n’est pas représentée mais agit comme une structure mentale de production affective et esthétique. Dans le travail de J.N.L. Durand, la grille devient un outil d’organisation de la fonction : elle organise les éléments de l’architecture à la manière d’une structure linguistique. Chez Peter Eisenman, elle abandonne sa dimension figurative pour devenir strictement conceptuelle en ceci qu’elle ne symbolise plus rien d’autre qu’elle- même. Dans tous les cas, la grille ne décrit que ce désir de formalisation propre à la raison, cette nécessité psychologique pour l’homme de contrôler, de dominer et de maîtriser son environnement naturel comme son environnement social.

Mais la grille finit toujours par révéler ses propres limites. Pour le lecteur attentif, elle laisse toujours filtrer la volonté irrationnelle d’une domination quand elle devient, comme chez Aldo Rossi, un garde-fou pour contrôler l’irrationnel ou encore quand chez Peter Eisenman, elle produit le terrain d’exercice d’une folie qui cherche à démontrer le délire propre à la raison.