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LE TEMPS, CONVERSATION EN SUSPENS

Exposition collective

Comissaires d’exposition : Can Onaner et Gilles Delalex

Intervenants : Haidée Henry, Marc Leschelier,

Myriam TirlerWilliam Parlon et Georgi Stanishev

Les glacières, Bordeaux-Codéran,

Juin-septembre 2013

L’exposition réunit des artistes et architectes, autour du thème du temps en suspens.

 

Parler de suspens revient dans un premier temps à évoquer un état de figement dont la finalité serait d’accéder à une temporalité anhistorique où la fixité domine. Le suspens, comme une mise en parenthèse du mouvement, comme un figement qui tend vers l’éternel, servirait alors à évoquer la poétique d’un temps arrêté, un temps sans latence, sans tension, sans désir et sans corps : une temporalité contemplative et solitaire, avec une tonalité mélancolique et nostalgique.

 

Parler de suspens suppose aussi d’admettre qu’il existe une attente et une latence au sein même de cette fixité, et que le temps du suspens peut être à la fois corporel et inquiet. Le suspens apparaît à la fois comme une suspension et une latence, un gel et une dynamique de l’arrêt, un oubli et un retour du refoulé. Il ne s’agit plus seulement d’un instant figé, mais d’un processus qui contraint et frustre pour libérer ensuite, qui impose la douleur ou l’humiliation, pour permettre le plaisir et la victoire.

 

Il est dans ce cas possible de parler de « suspens masochiste » au sens de Gilles Deleuze lorsqu’il évoque les différentes opérations de suspension dans l’œuvre de Sacher-Masoch : les corps attachés et le fouet suspendu au-dessus du visage bien entendu, mais aussi les sculptures en marbre blancs rencontrées dans un jardin ou les portraits suspendus aux murs qui sont autant d’images idéales dont la fonction est de suspendre la réalité dans une temporalité « suprasensuelle ». Dans cette acception masochiste, le suspens désigne un monde où la sensualité passe par le gel de toute expression.

 

Les instruments de ce suspens sont multiples. En premier lieu, la représentation photographique qui fige et fétichise, qui suspend aussi bien le temps, qu’elle isole l’espace et le corps qui l’habite. Les sculptures et installations qui suspendent physiquement le corps et la machine, et l’architecture qui implique par nature la permanence physique et la persistance culturelle, constituent également des procédés de suspens.

 

Bien plus qu’une ambiance, un sentiment ou une atmosphère, le suspens apparaîtra dans les oeuvres exposées comme une opération négative : un gel, puis une désynchronisation et une mise une crise de la signification des mots et des choses. Il apparaîtra comme un labyrinthe de la pensée, un procédé de retardement de l’accomplissement ou de l’individuation des idées, une opération qui permettra de repousser dans le temps la compréhension première et synthétique des choses, pour en conserver le caractère équivoque, ambiguë et non concilié.

L’exposition comprend le suspens, comme une revendication d’inactualité. Elle invite le spectateur à questionner une société envahie par une actualité qui n’admet que la continuité, la mobilité et le changement. Au sein des quatre œuvres exposées, le suspens agit comme une contre-directive susceptible de remettre en cause les instances synthétisante et homogénéisantes, pour donner à voir la dynamique interne de ce qui semble à priori figé et arrêté, unitaire et univoque.