Lire et ecrire la ville Can Onaner

LIRE ET ECRIRE LA VILLE

Studio d’initiation au projet urbain
Licence 2, semestre 2

Encadrants responsables

Can Onaner et Laurent Machet

Contexte théorique et objectifs pédagogiques de l’enseignement :

 

La ville contemporaine est fondée sur l’utopie de l’immédiateté et de la rapidité. Elle permet une superposition de multitudes de mobilités. Le paradigme du changement et celui de la mobilité ont pris le dessus sur les questions de permanence et de continuité qui, il y a encore une trentaine d’années, formaient le prisme à travers lequel on regardait la ville. La mobilité, matérielle et immatérielle, a supplanté l’immobile, comme le temps a supplanté l’espace. Pourtant l’accélération des modes de déplacements physiques, comme celle de la mobilité de l’information ne vont pas sans des formes d’immobilisation : une infrastructure autoroutière servant la plus grande vitesse, est perçue depuis le dessous comme une construction des plus immobiles. Non seulement elle crée une limite dans le territoire, mais elle constitue également une présence physique monumentale qui marque le paysage de la façon la plus permanente. Or, comme le remarque Bruno Latour, quand on s’intéresse à la mobilité urbaine, on a tendance à ne pas prendre en compte la présence immobile de l’architecture infrastructurelle qui rend cette mobilité possible.

Cette dialectique nous amène à regarder et à lire la ville contemporaine à partir des lieux de tensions, de rupture et de friction; à nous intéresser aux seuils et aux lieux d’inversion de la vitesse en immobilité, du local en générique, du rassurant à l’angoissant, a n de révéler les tensions spatiotemporelles, sociales et politiques dont l’architecture de la ville est porteuse.

 

Autour de ces thèmes partagés, la ville est aussi ce mot que chaque acteur qui participe à sa fabrication investit d’un sens particulier suivant son champ disciplinaire ou son intention. L’élu y verra un électorat, le promoteur des opportunités, le technicien des corrections, le sociologue des populations. Pris dans ce jeu d’acteurs, l’étudiant(e) en architecture se doit d’embrasser cette complexité de lectures propres aux différents champs et, en même temps, d’en produire une lecture propre et spéci que a n de la convoquer comme maître d’œuvre au sein d’un concert dissonant.

 

Méthodes et développement proposés pour le projet :

Nous choisissons d’orienter notre enseignement autour de la question des différentes temporalités qui coexistent dans la ville, parce que tout dans la ville n’évolue pas selon la même vitesse, parce que la perception d’un même lieu se modi e selon l’échelle spatiale et temporelle à travers lequel on le regarde, selon le réseau d’événements sociaux et politiques dans lequel on l’inscrit. Parce que chaque dispositif spatial a une durée de vie, une capacité à se transformer, à s’adapter, à disparaître, a laisser des traces ou non.

 

L’atelier se déroule selon 3 temps, un temps documentaire, un temps de problématisation/scenarii, un temps de la faisabilité. Ces 3 temps ne sont pas linéaires et successifs. Ils se superposent et s’augmentent. Non clos, chaque temps est l’occasion d’ouvrir des documents qui seront repris tout au long de l’atelier.

 

Le temps « documentaire » est le temps de lecture de la grande métropole par le repérage de «récurrences» : récurrences spatiales mais aussi historiques des usages, des formes de bâtis, des infrastructures, des espaces publics, et surtout, des seuils et des limites. Partant d’une série de cadrages d’un document juridique partagé, le cadastre, comme point d’entrée dans le territoire de la métropole, nous cherchons à sensibiliser nos étudiants à prendre en compte la multiplicité de ces paramètres qui conditionnent la qualité et l’esprit d’un lieu, à situer ce lieu à des échelles temporelles et spatiales différentes. A travers les récurrences, le cadrage devient un territoire d’enquête à arpenter dont les contours et les contenues seront questionnés. Ce «catalogue» des récurrences donne lieu à un corpus commun à travers lequel chaque groupe d’étudiants doit problématiser et orienter sa lecture de la ville pour en faire une écriture singulière. Il devra questionner le cadrage de départ et ce qui le constitue, sortir du cadre et convoquer des champs référentiels extérieurs.

 

Le temps de « problématisation et d’élaboration de scenarii » est une phase dont l’avènement chronologique est variable. Mise en tension, la lecture devient peu à peu problématique. Progressivement, en faisant évoluer le dessin des récurrences du documentaire vers la projection, en analysant leurs impacts à différentes échelles, du plus local au plus global, à travers notamment

des analogies avec d’autres lieux, temps et cultures, le passage de la lecture à l’écriture de la ville se fait. En utilisant les outils de la narration, la lecture est poussée, à la manière d’un roman de Ballard, à un point paroxystique avec comme objectif nal de proposer une ou plusieurs interventions - à l’échelle libre - sur un ou plusieurs points de récurrence.

 

La dernière phase que nous avons nommé «faisabilité», vise à questionner les conditions de réalité et la légitimité aussi bien économique, sociale, politique, qu’esthétique d’une intervention architecturale dans la ville contemporaine. Cette «faisabilité» se situe entre la spéculation la plus utopique et le projet le plus ancrée dans une réalité matérielle.

 

Pour les trois phases, une grande attention est portée sur la représentation : partant de l’hypothèse que celle-ci conditionne la chose observée et décrite, qu’elle constitue cette chose autant qu’elle l’illustre, les étudiants développent des modes de représentation expérimentaux, en mettant en place des protocoles bien dé nis d’enregistrement et de retranscription des récurrences observées dans leurs parcours. Sans rejeter les outils d’analyse typo-morphologiques plus classiques, l’enjeu pédagogique est d’encourager les étudiants à découvrir, sinon à inventer, les différentes outils que l’architecte peut développer pour écrire sa propre projection sur le passé, le présent et le futur de la ville.

 

De manière collective, l’ensemble des propositions de l’atelier ne vise pas tant à installer un projet urbain qui se reposerait sur un seul futur anticipé, mais recherche une écriture de la ville qui se base sur une multiplicité de futurs possibles, en mettant en place un cadre spéculatif à l’intérieur duquel plusieurs scénarios permettraient de comparer des programmations complémentaires et alternatives. Il s’agit d’encourager une démarche pédagogique qui ne réduit pas le développement d’un territoire à un processus linéaire et irréversible, mais se définit plutôt comme un réseau de stratégies parallèles qui se recoupent et entrent en résonnance les uns avec les autres.